Rio Loco vient de s’achever. Pour faire suite à l’appel «Rio Sans Locaux» porté
par des artistes, associations, acteurs culturels dès le mois de mars, et pour
alimenter le débat sur le cadre, la portée et l’ambition d’un tel événement
(municipal, faut-il le rappeler), le COUAC, Collectif Urgence d’Acteurs
Culturels souhaite apporter ces quelques précisions.
Pourquoi se mobiliser
Nous aimons et nous voulons faire la fête. Nous aimons et nous voulons écouter
et chanter toutes les musiques… Notre curiosité est grande de sons, de textes,
de rythmes, de mélodies, d’images, d’histoires d’ici et d’ailleurs, et
d’artistes, poètes, compositeurs, musiciens pour les créer et les transmettre ;
de lieux et de moments pour réunir et en faire part au plus grand nombre, dans
un mouvement qui peut embrasser à la fois la pensée et l’émotion.
Nous savons que la réussite de tels événements passe par un savant mélange de
convivialité, d’exigence artistique et de complicité, par le talent conjugué
des artistes et celui du public rassemblé. Par une obstination certaine, de
tout instant, tant les résistances sont nombreuses : économiques, sociales,
culturelles, éducatives, politiques, générationnelles ou qu’elles soient
induites par le désintérêt, la méconnaissance la peur, la solitude, l’habitude,
l’enfermement sur soi, etc… Considérer avant autant de respect et d’attention
tous les acteurs d’un festival (qu’il s’agisse des artistes, auteurs, équipes
techniques, partenaires, publics, bénévoles…) est sans doute la clé de voûte du
« succès ».
Un élément d’importance réside encore dans la cohérence travaillée au corps
d’une manifestation qui veut « faire événement », autrement dit laisser une
trace. Comment ? En précisant son propos : sur quoi veut-elle faire porter
l’attention ? Puis en s’en donnant les moyens… Rio Loco (et avant le festival
Garonne) annonce depuis des années son attachement « à refléter la richesse et
la variété culturelle des pays ou régions du monde invités ». Une promesse
aussi large pose nécessairement questions : comment ? pourquoi ? l’objectif
est-il atteint ?
Le texte « Rio sans Locaux » qui émane d’un certain nombre d’acteurs culturels
et d’artistes, rejoints par d’autres citoyens, n’est ni une pétition pour
supprimer purement et simplement Rio Loco, ni un appel pour « quémander » une
place dans cette manifestation.
Notre protestation est née d’une lassitude à construire et proposer des
croisements interculturels avec les artistes professionnels, les publics et les
pratiquants amateurs de cultures d’origines diverses tout au long de l’année,
sans que ce travail soit entendu et pris en compte par les organisateurs de Rio
Loco en amont du festival. Ces aspects sont, pour eux, considérés comme
supplétifs, des prétextes d’animations traités après avoir investi le temps et
l’argent pour les grosses productions, en fonction du temps et de l’argent
disponible… Si nous nous félicitons au passage que certains artistes que nous
avions proposés aient été finalement programmés tout récemment, nos réserves
(qui ne datent pas d’aujourd’hui, cf. Le Marathon des Mots) quant aux grands
évènements spectaculaires et largement dotés, fonctionnant soit en régie
directe, soit principalement financés par la Ville de Toulouse, sont aussi
proportionnelles à l’impatience qu’a généré l’absence historique d’une réelle
prise en compte du tissu culturel local.
Cette impatience a mûri durant le temps consacré par l’ancienne municipalité à
combler certains retards en matière d’équipements. Et les attentes sont
toujours vives même si la volonté politique nouvelle qui cherche à s’exprimer
dans le déploiement du travail à réaliser est sans doute porteuse de
changement.
Les signataires de ce texte adhèrent à cette démarche et sont prêts à
participer aux propositions de « métamorphoses » annoncées par la nouvelle
équipe municipale : « Les grands évènements existants verront leurs missions
redéfinies afin qu’ils soient plus ancrés sur le territoire toulousain et
qu’ils travaillent en synergie avec le tissu culturel local » (p14 du projet
culturel).
Encore faut-il aller au bout des intentions affirmées.
Quel projet pour Rio Loco ?
« Depuis 1995, la Garonne est chaque année le lieu de rendez-vous pour une
semaine de partage populaire et festif sur les berges de la Prairie des
Filtres. Associant musiques, spectacles jeune public, arts visuels, cinéma de
plein air, gastronomie, artisanat… ce festival international des musiques du
monde s’attache à refléter la richesse et la variété culturelle des pays ou
régions du monde invité. » (Identité du festival, site web:
http://www.rio-loco.org/identite.php).
Un festival de cette ampleur, porté par la municipalité, ne peut réduire sa
légitimité ni sur l’importance en nombre du public qu’il mobilise, ni sur le
prétexte du « spectaculaire ». Quant au « populaire », l’intention est
certainement noble de chercher à en atteindre la complexe réalité, à condition,
là encore, de ne pas se payer de mots. La valorisation d’autres cultures et
l’ouverture à l’autre ne peuvent se réduire à refléter… une vitrine touristique
et/ ou folklorique, même excellente.
Comment est choisie et pensée la thématique du festival ?
A quoi sert ce festival ? A qui sert-il ? Quelle est l’action recherchée sur
les publics ?
Comment travaille-t-il avec les artistes, avant, pendant et après ?
Comment nous informe-t-il des conditions de création dans chacun des pays ou
régions du monde invité ?
Comment réinterroge-t-il l’économie d’un secteur ? Quelle est son action sur
les filières de production ? Comment influence-t-il les professionnels ? les
diffuseurs ? les médias ?
Quelle ouverture à la jeune création et aux structures émergentes ?
Quel travail de co-construction avec les acteurs de la cité ?
Ou se situe le travail sur la durée ? Qu’en reste-t-il ?
Que véhicule-t-il comme valeurs ?
Autant de questions que nous souhaitons poser en débat public.
Quels moyens ?
Plus d’un million d’euros, sans compter les coûts de fonctionnement de l’équipe
de 9 permanents à l’année, les apports en services techniques et la fameuse «
Association des Amis de Rio Loco » !
Toutes les structures (petites ou grandes) qui gèrent de l’argent public sont
tenues à la transparence, et heureusement !
Alors pourquoi pas Rio Loco qui est sur une gestion directe Mairie de Toulouse
?
Quelle transparence sur la gestion de l’argent public ?
Quels choix politiques sur les répartitions des coûts ?
Quelles retombées économiques ?
Avec un tel budget, comment se fait-il que les artistes qui se produisent dans
les bars soient payés par les bars (quand ils ont les moyens), ou soient payés
à l’entrée ou au chapeau ?
Qu’en-est-il de cette association des « Amis de Rio Loco » pour laquelle aucune
information ne transparait alors qu’elle est conventionnée par la Ville de
Toulouse ?
Dans le même temps, bon nombre d’autres festivals continuent tant mal que bien
à défendre des valeurs symboliques fédératrices; continuent d’inventer des
projets sur la durée qui visent à transformer les rapports humains et sociaux
et continuent de résister à la précarité des moyens avec des budgets qui
représentent même pas 1/10ème du budget de Rio Loco. Ceci est dit en mesurant
bien et en évitant de tomber dans la caricature qui sous-tendrait que seuls les
« petits » festivals sont porteurs de sens, font résonner justement et
fortement les enjeux de société, tandis que les « gros » en seraient incapables
!
C’est sous cette condition et ce rappel que peuvent donc se poser les questions
des choix politiques, de l’équité et des répartitions budgétaires
Changement ou continuité ?
Rio Loco a fait ses choix pour 2009, sans changement manifeste. Nous affirmons
les nôtres en refusant de participer à cet évènement qui ne sert pas la
démocratie culturelle, au sens de fabrique d’une conception nouvelle ou
différente du vivre-ensemble, c’est-à-dire une aventure dont l’émotion,
l’altérité, l’expérience, etc, nous modifient.
Nous restons évidemment mobilisés et disponibles pour donner corps à cette
ambition d’une culture en mouvement.